2. Amy
- Aurélie Lavigne
- 14 févr. 2023
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 8 avr. 2025
4H30 le réveil sonne.
Je mets quelques secondes à réaliser que ce bruit strident ne provient pas de mon rêve.
5ème jour, 5ème matin. J’ai la sensation de m’être couchée il y a 10 minutes…Ne surtout pas réfléchir et me lever d’un bond ! Sinon c’est certain je vais replonger dans le sommeil. Je balaie de ma tête ce qui m’attend : le froid et l’obscurité …Et j’accueille avec joie, le sentiment de fierté de pouvoir nourrir ma famille, c’est une des raisons qui me fait aimer passionnément mon métier. Mais pas que…
J’avoue, le premier mois a été difficile. Se réveiller très tôt, déambuler dans les rues sans âmes, baignées dans la lumière blafarde des réverbères. Ça ne fait pas envie, hein ? Et puis, petit à petit, on s’y fait. Parfois, j’arrive même à me réveiller avant la sonnerie du réveil.
Bon Amy, secoue-toi un peu !
Tout d’abord, poser le pied gauche en premier (parce-que je suis gauchère) pour sortir du lit. C’est mon rituel pour conjurer le sort d’une mauvaise journée.
J’enfile mes vêtements, préparés la veille et je file dans la cuisine pour me préparer mon thé à la menthe, bien chaud et bien sucré afin de réchauffer mon corps et lui donner le top départ de ma mission.
J’enfile un manteau avec une capuche, j’ai hésité à prendre un parapluie. Je n’aime pas être encombrée : sac à main, poches, parapluie, tout ça m’ennuie profondément. J’aime vivre léger.
Dans le couloir, je passe devant la chambre d’Iris et Issa. J’entrouvre doucement la porte et tout mon être fait silence pour entendre leur respiration, si calme. Je referme la porte sans bruit. Je n’ai plus peur de les laisser seuls la nuit. Je leur fais confiance.
Depuis tout petits, ils ont dû se serrer les coudes, être autonomes rapidement. Cela fait 2 ans que je demande à ma grande Iris de s’occuper de son petit frère Issa. Du haut de ses 12 ans (dans un mois), elle m’impressionne par son sens des responsabilités. Certains diront que ce n’est pas son rôle, qu’elle passe à côté de son enfance. C’est peut-être vrai mais dans ma réalité à moi, c’est comme ça. Je n’ai pas le privilège de pouvoir proposer autre chose à mes enfants.
C’est ainsi et cela nous convient.
5h34
Serrée contre la vitre du RER B, je ferme les yeux et j’ai un peu plus d’une heure pour faire un petit tour chez moi…
Je quitte ce train, missionné de mener à bon port, les quelques âmes matinales toutes ensommeillées sur leur lieu de travail. Je quitte la France, je survole ces villes et villages que je ne connais pas et que je ne visiterai sans doute jamais. Je frôle ces cours d’eau dont j’oublie régulièrement le nom. Puis c’est au tour de l’Espagne. Je sens la chaleur sur mon visage, j’entends des voix, ou plutôt des éclats, ici on parle fort, comme chez moi…et enfin,
je retrouve mon continent, celui qui m’a vu naître. Mon Afrique…patience, je ne suis pas encore arrivée, il me faut encore traverser le Maroc et ses minarets d’où chantent les muezzin pour appeler les fidèles à la prière.
Je souris. Je me sens toute proche. Plus qu’un pays et je serai chez moi.
La Mauritanie, immense. Terre d’une partie de mes ancêtres.
Je regarde la frontière qui s’ouvre et me laisse accéder à mon pays.
Sénégal.
Dakar, la turbulente, ne m’en veux pas, je n’ai pas le temps de me perdre dans tes rues. Je me hâte pour serrer dans mes bras les femmes de ma vie, ma mère tout d’abord puis mes sœurs. Je vole donc vers mon village, le plus beau à mes yeux, aux couleurs chaudes, avec sa musique tonitruante, aux routes sablonneuses, et à
son marché-labyrinthe, où je me suis tant perdue enfant.
M’bour.
Ma sœur, Fatou, te souviens-tu quand tu me faisais courir derrière toi, hilare que tu étais de me voir si paniquée à l’idée de perdre de vue ton boubou en wax jaune et bleu ? Petit à petit, habituée, je jouais le jeu. Alors je filais à vive allure, dans les dédales de ruelles, des stands de légumes, de tissu, des ateliers de couturiers, tentant d’anticiper ta prochaine direction. Je pestais (pour de faux) contre toi de tout mon être, du haut de mes 6 ans, et puis je te retrouvais à chaque fois à la grande porte du marché des pêcheurs. Essoufflée mais triomphante, le visage tourné vers le soleil couchant. Et nous restions là, jusqu’à ce que le soleil menace de se coucher vraiment et nous de prendre une sacrée rouste par notre mère.
Je me souviens de la première fois où tu m’as emmené là…Le spectacle qui m’attendait m’avait coupé le souffle, souffle que j’avais déjà court après notre course poursuite.
- Fatou…pourquoi tout le Sénégal est à M’bour ce soir ?
- Non Amy, quand même pas ! Mais au moins 1000 personnes, ça c’est sûr !
- Et des pirogues, tu crois y en a combien ?
- Allez chiche, on les compte !
Et nous voilà à compter en pointant du doigt ces coques de bateau peintes de couleurs vives, aux doux noms d’épouses, de sœurs ou de mamans écrits en noir. Je ne me souviens plus le résultat, d’abord parce que je m’étais arrêtée avant toi, avec tes 2 ans de plus, tu allais plus loin que moi sur beaucoup de choses, notamment pour ce qui était de manier les chiffres. Et puis, parce que je t’admirais. Ne le dis à personne, mais tu étais ma grande sœur préférée, même si des fois tu m’embêtais vraiment, tu étais ma justicière. Tu venais à chaque fois à mon secours quand je me mettais dans de beaux draps. Faut dire que depuis toute petite, je les cumulais, pas que j’étais une rebelle, ni une pas contente ! Mais au contraire, une naïve et curieuse qui ne se méfiait de rien ni de personne...
Tu te souviens que l’on se promettait de vivre ensemble quand on serait grandes ? Et on disait qu’on ne voulait pas de mari, parce que les garçons nous agaçaient drôlement à faire leur commandant. Nous étions déjà des indépendantes.
« Arrêt Parc des Expositions »
Le voyage est terminé…j’aurais pourtant bien continué.
Arrivée à destination, nous sommes plusieurs à descendre à cet arrêt. Sur le quai, je reconnais quelques visages de femmes complices, engagées pour le même travail, dans la même société. Nous nous reconnaissons, et nous saluons par un grand sourire.
Nous finissons les derniers mètres à pied, ensemble, évoquant les choses de la vie, les dernières naissances, les bêtises des enfants, les résultats scolaires des grands, les dents des petits. Mais aussi, la famille laissée au pays de la Teranga ou ailleurs…
Nous arrivons enfin au pied de « notre » building, pas de temps à perdre, chacune se rend à son étage. Moi, ça se passe au 4ème et ce, depuis un mois.
Je m’enferme dans les toilettes pour dames où j’enfile rapidement ma tenue et je pars retrouver mes outils de travail, là où je les avais laissés la veille, aspirateur et chariot de ménage pour transformer ces bureaux encore plongés dans l’obscurité en paradis de la propreté.
C’est ma mission Celle qui me nourrit au sens propre comme au sens figuré.
C’est une tâche que je considère importante et qui me met en joie. Ca peut paraître insignifiant un bureau. Il n’en n’est rien ! Le nombre de choses que vous pouvez apprendre sur les gens, rien qu’en observant leur place de travail, c’est incroyable et j’adore ça !
Tout en dépoussiérant, j’imagine leur vie, leurs qualités, leurs défauts, ce qu’ils aiment ou n’aiment pas. Les inimitiés parfois aussi…attention, je ne fouille pas et je ne déplace rien, mais souvent tout est là devant moi, offert.
Il y a bien sûr les photos du ou de la conjointe, des enfants, des animaux de compagnie, déclinées en calendrier, en mug ou en format A4 placardées sur le mur, comme pour crier « c’est MA famille ! ».
Ou à l’inverse aucune photo. Et ça, ça me questionne…parce que moi si j’avais un bureau, y aurait du monde au mur, je peux vous le dire…
Justement, je me dirige vers un bureau intrigant.
Un bureau sans photos, sans rien qui traîne, une poubelle quasi vide, bref un bureau qui me laisse depuis plusieurs semaines, désœuvrée.
J’ouvre la porte vitrée, mon regard échoue sur la poubelle…vide.
Mais mon rythme cardiaque s’accélère quand je remarque un agenda laissé ouvert sur le bureau…
A la page d'aujourd'hui, 19h : Val







Arrêt sur image, Amy est intriguée par quoi, que contient cet agenda !!!!!
C'est trop bien ! j'ai hâte de lire la suite !☺️
Vite la suite 😊 C'est super !!!